Saturée, la ville sainte de l’hindouisme, sur les rives du fleuve sacré,le Gange, ne peut plus héberger dignement habitants et entreprises, quiferment les unes après les autres, constate l’hebdomadaire indien Tehelka.

On imagine souvent Bénarès comme un endroit hors du temps. Pourtant, la ville [lieu saint de l’hindouisme lové dans les boucles du Gange], s’est récemment dotée de centres commerciaux et de McDonald’s qui en font une parfaite cité du XXIe siècle. Si la vie à Bénarès s’écoule lentement, les affaires, elles, se concluent vite… Mais, alors, comment expliquer ce sauve-qui-peut général ?

Avec 4 millions d’habitants (et une densité de plus de 1 000 habitants au kilomètre carré), l’agglomération a franchi le seuil de l’implosion. Alors que tout se développait autour d’elle, sa superficie, elle, ne s’est pas étendue d’un pouce. Une foule ininterrompue d’hommes, de vaches et de véhicules hétéroclites engorge ses artères, tandis que la majeure partie de la ville est un sombre enchevêtrement de masures et de routes défoncées, baignant dans les gaz d’échappement des générateurs Diesel. D’ailleurs, ici, on ne va pas au centre commercial pour faire des achats, mais pour fuir ce cauchemar et se réfugier dans l’air climatisé. Et c’est un luxe qu’il faut payer! C’est pour cette raison que, quand vous arrivez au magasin, au bord de l’asphyxie, on vous demande un ticket [pour pouvoir entrer].

Pour remédier à cette situation, on a à plusieurs reprises parlé de construire une ville satellite appelée Naya Kashi, mais à chaque fois, le projet a été remisé pour une raison ou une autre. Naya Kashi reste donc une chimère, et Bénarès continue de ployer sous le poids de ses fardeaux. Arrivé récemment, Kishore Biyani, le roi de la grande distribution, fait remarquer avec horreur qu’il n’avait jamais vu une ville dont «tout le rez-de-chaussée n’est qu’une vaste vitrine de magasin». Ashok Gupta, propriétaire de Benaras Beads, le plus gros producteur de perles du pays, ne cesse d’exprimer son exaspération: «Ici, nous sommes privés d’électricité chaque jour pendant quatorze à seize heures… Qu’est-ce que je suis censé faire? J’aime profondément cette ville, et je suis trop vieux pour en partir, mais je ne peux pas en dire autant de mon entreprise.» Gupta a donc décidé de délocaliser son affaire en Chine. «Là-bas, les autorités vous donnent une usine complète en une semaine. Ici, je n’ai pas eu six heures d’électricité en cinquante ans!» Gupta et ses coreligionnaires avaient installé leurs locaux à Chandpur, la zone industrielle de la ville sacrée, située sur son flanc nord. Autrefois, on y comptait jusqu’à 200 usines. Aujourd’hui, c’est devenu un no man’s land, où 25 entreprises seulement sont encore en activité. Elles produisent des bricoles comme des gobelets en plastique, et n’ont même plus de verrou à leur porte. Naguère dynamique, le site de production est tombé en désuétude, et l’on ne s’émeut plus devant les bâtiments abandonnés, les machines rouillées et les ouvriers licenciés qui vivotent dans des taudis. Face à cette situation, Gupta confie, amer : «En tant qu’homme d’affaires, je suis plus redevable aux Chinois qu’à mes compatriotes. Les Chinois m’aident, alors qu’ici on ne me donne rien et en prime je me fais accuser de fraude fiscale.» 

Et Gupta est loin d’être un cas isolé. Cinni, le pionnier des ventilateurs, s’est fait balayer en l’absence d’un soutien [financier] qui est pourtant largement disponible dans d’autres villes. «Cent millions de roupies [un peu plus de 17 000 euros], c’est tout ce dont j’aurais besoin, et pour un an seulement», déclare Chandrakumar Sah, aujourd’hui ruiné alors qu’il possédait jadis une entreprise prometteuse. «Delhi parle tout le temps du grand boom écoéconomique [indien], mais tout le monde se fiche qu’une entreprise présente dans le monde entier fasse faillite.»

Cette situation s’explique largement par la politique implicite des banques – elles n’accordent pas de prêts. Après s’être confortablement engraissées grâce aux profits réalisés par les commerces de la ville, elles n’entendent pas redistribuer aux citoyens la moindre miette de cette nouvelle richesse. «Les risques sont trop élevés, affirme un dirigeant. Le contexte est sinistre pour l’industrie : absence d’infrastructures, corruption de la police, instabilité politique, racket des mafias… Si une société fait faillite, nous nous retrouvons avec une dette insolvable. Il nous est impossible de prendre un tel risque.» Face à cet état d’esprit, il n’est pas surprenant que le seul écho que rencontrent les plaintes des entrepreneurs soit celui des murs vides de leurs bureaux.

Sankarshan Thakur, Tehelka (extraits), New Delhi 

REPÈRES 

Fondée il y a plus de deux mille ans, Bénarès est une des plus vieilles cités du monde. Elle se situe dans l’Etat de l’Uttar Pradesh, en bordure du Gange, le fleuve sacré, et aux confluents de deux rivières, la Varuna et l’Assi, auxquelles elle doit son autre nom de Varanasi. La face sud de la ville est bordée de ghâts, des marches qui permettent aux habitants de descendre au bord du Gange pour y faire leurs ablutions quotidiennes.

Lieu saint de l’hindouisme, la principale religion indienne, Bénarès est dédiée au dieu Shiva. Pour cette raison, on y observe tous les ans une procession de kanwarias, ou porteurs d’eau. Pendant un mois, des milliers d’hommes de toute l’Inde du Nord, vêtus de safran, la couleur de Shiva, viennent chercher de l’eau sacrée du Gange afin de l’offrir aux effigies du dieu installées dans leurs villages. Leur pèlerinage couvre souvent plus de 100 kilomètres.